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> Texte autobiographique sur le modèle « Je me souviens... »

minority_snap

Exercice : Écrire un texte autobiographique sur le modèle « Je me souviens… ».

Annabelle


Je me souviens des multiples parties de football gagnées entre mon petit frère et moi.
Je me souviens de la ville où je suis née. Avant d’aller à l’école, nous courions dans les champs avec ma grand-mère.
Je me souviens des télétubbies.
Je me souviens de mon voyage en Islande. Les orques et les baleines dansaient autour de notre bateau. Les paysages étaient magnifiques : la neige et l’herbe cohabitaient. Il faisait froid en plein été (sept degrés au soleil).
Je me souviens de l’Espagne et de ma ville préférée : Madrid.
Je me souviens du jour où je me suis fait une entorse. Il faisait beau et j’étais au skate park avec mon frère. J’allais faire un « bad trip » et je suis retombée face contre terre mais je n’ai eu qu’une entorse au pouce gauche. Je n’ai malheureusement pas pu écrire pendant deux semaines.
Je me souviens de mon professeur de karaté. Il était très strict.
Je me souviens du mariage de ma tante car j’ai vu mon petit frère en costume. Il était très élégant.
Je me souviens de l’épaisseur de L’homme qui rit. J’en ai eu peur.
Je me souviens du jour où j’ai mis mon uniforme de pompier pour la première fois : j’ai eu des ampoules aux pieds pendant trois jours à cause des rangers. Mon polo était trop grand dans la tenue de feu, je pouvais faire rentrer une autre personne.

Audrey


Je me souviens d’une chute dans la fontaine devant la mairie, parce que j’avais essayé d’y repêcher un marron.
Je me souviens de la douce chaleur du soleil sur ma peau.
Je me souviens des fantômes que j’ai formés, sous mon lit, au collège, partout où j’allais, dans les rues vides, les lieux froids, la nuit.
Je me souviens de la nuit, celle où l’on marche ensemble.
Je me souviens d’un croquis, qui devient une idée, qui devient un projet, grâce à l’échange de quatre amis.
Je me souviens des blagues d’un pianiste serein.
Je me souviens de la première pièce, en octobre, les hommes sur les barres coulissantes, le chant de Butch McKoy et la voix soudaine de Jérôme Bidaux, que je croyais celle d’un vieillard.
Je me souviens du goût des gâteaux d’anniversaire.
Je me souviens, samedi quatorze, les messages sur mon écran.
Je me souviens des amis qui s’éloignent, qui ne manquent plus, de la tribu de Dana qui n’est plus une tribu.
Je me souviens du château de mariage.
Je me souviens de mon anniversaire, cette intégrale des Sherlock Holmes au parfum d’oranges.

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Exercice : Écrire la correspondance entre les personnages de la fable « Le loup et l’agneau » de Jean de la Fontaine. L’agneau en a assez de constamment mourir.

Annabelle


Cher petit papa Noël,
Je sé ke on est en Mai et que dehor il fé bo. Mé petit papa Noël, jé un gro problème. Tu sé, je pense ke tu le voi sur ton nuage mé Hughe la brutte, il me tape toute la journé. Il me fé des croches-pattes et me pince ossi. Et ile le fé exprès. Et moi du cou je ne fé ke pleuré. Et la métresse elle me crie dessu. Jé peure de lui papa Noël. Je t’end supplies demande lui d’arreter.
Je crois en toi et tout mon ♡
Ze t’ème,
Mattéo.

Ewen


Cher Monsieur du Loup,
Bien que notre accord soit toujours actif, je me permets de vous déranger, car j’ai récemment trouvé dans ma boîte à lettres une plainte de notre ami commun, l’agneau. Ce jeune imbécile semble croire qu’il a un mot à dire sur mes œuvres, alors que tout lapin, chevreuil ou ours sait très bien qu’il est d’une impolitesse folle de remettre en question la magnificence poétique résultat de mes étincelles de génie ! Quelle impertinence ! Il mériterait de finir en gigot. Hm. Désolé. Toujours est-il, donc, que cet agneau souhaiterait être traité avec un peu plus de respect. Puisque je suis, comme tout le monde le sait d’une bonté immense et que mon cœur gigantesque prend souvent place sur ma main — et d’autant plus du jeune âge de la bête — j’écris ces lignes afin de vous proposer un compromis. Voyez-vous, j’apprécie grandement les cochons que vous m’apportez et en aucun cas je ne souhaite l’arrêt de ces transactions. Pour répondre favorablement aux demandes du jeune agneau qui, au futur, pourrait devenir un contrat exploitable, je vous propose de le laisser gagner lors d’une prochaine fable. Mais je n’oublie pas notre accord pour autant et je lancerai une série de fables dont vous êtes le seul et unique héros. Affrontant des bêtes féroces et les dominant sans difficulté, vous gagnerez vite comme prévu une fameuse réputation et serez craint de tous ces idiots.
Amicalement,
Saint-Jean de la Magnifique Fontaine Magique

Laura


De Jean de la Fontaine
3 chemin de la forêt glauque

À Hugues la Brute
Alors comme ça, on s’en prend aux plus faibles ? On grandit, les poils poussent, les canines deviennent des crocs, et l’on s’en sert à mauvais escient ? Bêtise que cela ! Bêtise et ignorance de la jeunesse ! Hugues la Brute, tu as été vraiment méchant avec ce pauvre Mattéo…
Ce n’est pas parce qu’il s’est servi au même distributeur de boissons que toi qu’il mérite un harcèlement pareil ! Et puis tu sais quoi ? Eh bien les vilains, ils ont beau agresser les gentils : ils le paieront toujours ! En plus, être méchant, c’est pas très gentil, et tu en seras puni ! J’ai écrit une lettre à Madame Vieille Chouette, ta directrice d’école, et elle va très certainement appeler ta maman dans la semaine… Ah ah ! Tu vois ? Les grands ont toujours raison ! Et si tu dois retenir une leçon de tout cela, ce serait surement : « Tu auras beau t’attaquer aux plus petits, il y aura toujours quelqu’un de plus grand pour te taper dessus ! » Muahahaha…
Cordialement ♡
Jean-jean d’la Font‘, wesh.

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Exercice : Produire un poème en prose sur le modèle de Michel Butor, dont le titre donne le thème.

Fête banale


Adrian

Vous ressentirez le léger toucher d’une fine banderole de papier sur l’épaule, vous frottant doucement, vous frissonnerez. Vous verrez une marée hurlante normalement constituée de personnes de tous types, grands petits, que vous peinerez à apercevoir, belle, laide, et autres… Vous serez englouti brutalement par cette horde comme dans la plus ordinaire des fêtes. Pendant que vous festoierez, vous boirez de nombreux fluides que vous retrouverez dans toutes les fêtes dignes de ce nom, petites ou grandes. Après vous vous sentirez très mal et vous dirigerez lentement en titubant vers l’intérieur afin, d’à votre habitude, vider le contenu de vos tripes sur quelque chose d’autre chose que l’hôte.

Nez à nez avec des vitres ternes et crasseuses, très communes à cette région, vous pianoterez sur les petits carreaux. Vous entrerez enfin après quelques interminables minutes d’attente silencieuse. Vous vous hâterez à travers le lumineux voile d’obscurité aveuglante, vous vous précipiterez avec angoisse dans les escaliers, vous serez fixé par un chat goguenard lors de vos péripéties dans les escaliers. Énervé, vous aboierez après le chat. Cela deviendra une habitude pour vous, qui vivrez ces péripéties à chacune des fêtes auxquelles vous assisterez. Après une poursuite épuisante, démoralisé vous continuerez de déambuler dans cette immense et sombre demeure. Au détour d’un lugubre salon banalement décoré, vous verrez des bibelots. Vous les reconnaîtrez et vous souviendrez brièvement que vous avez disposé des semblables sur les étagères de votre propre salon. Alors, avec horreur, lorsque vous verrez les meubles se tordre dans de sadiques sourires, vous déguerpirez en hurlant votre peur. Vous vous perdrez à nouveau dans les méandres dédaléens de cet insondable labyrinthe. Vous errerez, mais jetterez nombre de discrets coups d’œil derrière vous et vous vous rassurerez en constatant que vous ne serez plus suivi par les sinistres et pressées horloges, ou encore par les bougonnes commodes. Vous arriverez face à des portes massivement frêles que vous entrouvrirez. Puis vous vous faufilerez entre.

À peine sorti, vous respirerez fort, reprendrez votre haleine puis repartirez déambuler dans la méconnue cour de ce manoir, puis vous rencontrerez Michael, dansant dans la pénombre, au milieu de ses frères les Jackson. Mais déjà vous serez pris de spasmes et irez dégobiller l’intégral contenu de votre fragile estomac, répandant une substance terne sur le vert gazon, noyant au passage une minuscule araignée.

Fête paradoxale


Annabelle

Dans un coin morbide et sombre de ce cimetière ta famille sera là par un beau matin de novembre.

Tu l’apprendras par un télégramme de ta mère. Dès que tu le sauras, tu chercheras ton costume bariolé, les chaussures jaunes, oranges et violettes, les confettis et de quoi faire une bonne fête pour célébrer son décès. Mais bon, deux heures après tu seras dans ton costume noir des pieds à la tête, un chapeau vissé sur ton crâne. Tu arriveras sur le lieu de l’enterrement dans ta coccinelle bleu turquoise qui — soit dit en passant — sera la seule tache de couleur dans ce paysage grisâtre.

Vous vous entasserez dans une grande maison aux volets bleus, aux portes noires, aux murs rougeâtres pour fêter ce triste événement. Enfin « triste » est un bien grand mot. Ce mort n’était pas apprécié mais vous le connaissiez bien… c’est pour sauver les apparences que vous y êtes allés. Bref vous inviterez beaucoup de monde pour célébrer ce deuil. Les confettis pleuvront. La joie sera éclaboussée par vos sourires. Puis viendra le temps des discours. Victor Hugo s’exclamera : « Mon malheur, c’était lui ! » pour parler de la tristesse éprouvée, tandis que d’autres ne sauront pas qui est mort, mais s’en réjouiront quand même.

Puis ton téléphone sonnera. Ton entraîneur de basket te parlera d’un match. Un peu triste quand même tu quitteras la fête pour te rendre au gymnase. En arrivant près du stade tu verras les joueurs de ta pire équipe rivale depuis 20 ans. La rencontre sera difficile à gagner. Mais comme tu seras le capitaine tu sauras la tactique de jeu à adopter. Une défense individuelle sera plus appropriée pour le premier quart temps. Une défense placée pour les trois autres. Cette stratégie sera la bonne puisque vous gagnerez le match. Mais, un peu plus tard vous serez tristes malgré la joie car il ne viendra pas, puisqu’il sera mort. Il venait à tous vos matchs. Vous le pleurerez.

Fête de retrouvailles


Audrey

Devant l’église d’Andréart, autour du vieux puits bouché par un grillage et les volées de lierre y ayant poussé au petit bonheur au cours des dernières années, si bien que de puits il n’a que le nom, autour de ce « puits » donc, cœur hétéroclite de la large esplanade d’Oltramare, il y aura des gens de partout. Des hommes et des femmes sortis de leurs cavernes, de tentes et de refuges, des bandages sur la tête ou sous leurs chemises légères déchirées sauvagement, des compresses contre le cœur, le visage sali par la poussière ou la boue, un même éclat stupéfait dans les yeux. Les danses auront déjà commencé, sans air pour les accompagner, seulement les fredonnements hypnotiques et les percussions de quelques mains sur le bois pourri de cabanes ancestrales.

Vous serez sur la colline qui surplombe la ville, à contempler ce miracle. Vous voudrez danser, alors vous danserez, et au-dessus des épaules de votre cavalier vous verrez les dahlias et les pervenches fanées suspendues vaciller et les feuilles d’un saule se soulever comme les volants d’une jupe évasée pour laisser voir les mauvais garçons faire tomber leurs casquettes dans leurs courses effrénées. Les jeunes femmes les ramasseront pour les tendre, qu’elles cueillent les pétales de fleurs qui tombent en pluie. Et ils vous accueilleront dans leur bacchanale comme des frères retrouvés, vous inviteront à grands cris à entrer dans l’église. Et leurs yeux enjoués, et leurs visages roses sous les pansements et les plaies feront monter en vous un passé oublié, et vous rirez comme eux, marchant à leurs côtés.

Votre regard sera attiré par les gavroches éclopés courant parmi les valseurs, entre les jambes et les derrières, se rejoignant, riant ensemble, abasourdis, pour partir de nouveau dans une longue cavalcade. Sous l’ombre bienveillante d’une arche d’Andréart, Diogenes, âgé et fatigué, grondera pour la forme sur ceux qui passent trop près, et n’écoutera pas les requêtes d’Alexandre, pas même quand ce dernier le fera décapiter pour la postérité.

Les vitraux les longs bancs et l’allée de l’église seront vite effacés, car la troupe prendra les escaliers pour les Caves de Malidor, dans les salles qu’éclaireront vaguement les vieilles lampes à pétrole, où le moindre frottement paraîtra un cri assourdissant. Il y aura des grands sacs pleins de sable et de cartouches, sur les alcôves des bougies à la mèche calcinée, de petites ombres filantes qui feront rire et crier les convives trop nerveux ou bien surexcités. Vous marcherez, perdus, soudain frigorifiés, vous serrerez contre vous la veste véronaise et votre cavalier son long manteau noir.

Mais déjà quelque chose roulera à vos pieds, vous vous en saisirez sans y penser ou en pensant justement « Ce n’est qu’un hérisson », mais ce sera une tête, la tête blanche de Diogenes, le visage plissé et le regard figé, la truffe déjà bleue d’avoir trop aboyé.

Fête dans la lune


Ewen

Dans les allées brumeuses tu l’attendras, entouré de drôles de dromadaires qui blatéreront de détresse, dévastés de ton imminent départ à ses côtés. Tu la verras arriver avec une certaine grâce pour cacher sa panique à l’idée de sortir pour la première fois depuis tant de jours, de semaines, effrayée de tout il est vrai sauf de toi. Tu parleras, comme tu sais si bien le faire, pour ne rien dire de particulier, mais en trouvant la pépite brillante dans les sujets les plus mondains. À travers ciel vous voyagerez vers une fête dont elle ne sait rien et pourtant tu sais tout, puisqu’il est vrai que tu sembles toujours tout savoir.

Vous arriverez aux dehors d’un bâtiment lugubre, mais prometteur tant les lierres semblent le fuir. Tu seras ravi de retrouver un endroit connu ; elle sera confuse, d’une confusion candide, devant une installation qui semble peu prometteuse aux yeux des non-initiés. Elle frissonnera, le vent étant si fort à une telle altitude, une altitude qu’elle pensait irrespirable, d’ailleurs ne devrait-elle pas l’être ? Tu l’emmèneras difficilement à travers le monde, un monde apparemment composé de petites personnes aux longs cheveux bouclés qui adorent accoster les étrangers, vers une massive porte verdâtre et lumineuse entourée de hauts luminaires bleus — mauves ? écarlates ? — possiblement arc-en-ciel. Les lumières se refléteront dans ses yeux tandis qu’une des petites personnes viendra jaspiner à vos côtés sur la juste harmonie des luminaires colorés en vous bouchant l’entrée. Fuyant ces banalités, vous vous précipiterez vers le rebord de cette étrange plateforme et contemplerez avec délectation la mer de nuages qui se déroulera devant vous sur une distance infinie.

Après avoir finalement réussi à détacher les yeux du spectacle, tu la mèneras au seuil de la porte étonnamment sans difficulté, la petite personne verbiageuse étant allée jacasser auprès des nouveaux arrivés. Vous pousserez un battant de l’entrée afin de vous engouffrer dans une immense salle somme toute étroite, mais si haute qu’elle pourrait être la tour d’un château. Devant vous se trouvera un drôle d’ascenseur — ou du moins un cube qui semble en capacité d’aller vers le haut, mais ne ressemble en aucun cas à un ascenseur classique. Tu la prendras par la main, et négligeant l’étincelle électrostatique, tu la guideras dans le cube mobile où vous rencontrerez de très grandes personnes chauves et taciturnes. Vous monterez soudainement, sans aucun bruit. Pendant une durée difficile à déterminer, mais qui lui paraîtra être une éternité, le drôle de module continuera son ascension. Après quelques regards en coin, elle se penchera tout près de toi, et te susurrera à l’oreille « Mais où allons-nous ? » Tu sentiras son souffle chaud heurter ta peau, et retenant un frisson, tu lui souriras — tout en restant silencieux. Parfois, tu te demanderas si elle réalise que l’ascenseur flotte plus qu’il ne monte, mais tout étant réalisé de façon à rendre le trajet confortable, tu décideras qu’il vaut mieux ne rien lui révéler. Après un certain temps, la vitesse de déplacement se réduira, tout doucement — presque imperceptiblement, pour elle — et les grandes personnes chauves briseront le silence pour émettre des faibles cris d’excitations. Tu entendras parmi les rares dialogues des questions, tant de questions, sur son existence, sur sa taille, sur sa véracité… Elle sera surprise par leur voix si grave, mais restera silencieuse, et le module poursuivra son parcours.

Mais déjà vous sortirez de l’ascenseur, et vous frotterez à un air si froid qu’il vous fera frissonner. La pièce dans laquelle vous arriverez sera très semblable à la précédente, et elle te pressera pour sortir, respirer de l’air frais à nouveau… À la sortie, elle se trouvera bloquée par une mer de personnes petites et grandes, chauves et chevelues, fines et épaisses, un échantillon du monde tel qu’elle le connaît, à la différence près que tous sembleront achevés, terminés, heureux. Sentant tout de suite que son corps est nettement moins attiré par le sol que d’ordinaire, elle te prendra par la main avant de s’élancer d’un bond pour s’élever et passer le monde. La poussière blanche qu’elle entraînera avec elle déclenchera des bougonnements, mais continuerez votre envolée, vous trouvant comme dans une photographie, figés en hauteur, arrêtés dans un de ces moments si beaux qu’ils justifient à eux seuls le fait de vivre. Lorsque vous toucherez le sol enfin, elle gloussera de bonheur, et tu l’inviteras à lever les yeux : au-dessus de vous se tiendra, si loin et si proche à la fois, une somptueuse planète bleue qu’elle comprendra enfin avoir quittée. Devant son émerveillement, tu te retireras pour aller chercher ton ami. Elle sera toujours en contemplation lorsqu’arrivera à tes côtés un petit personnage, affublé d’une écharpe jaune et d’une tunique verte, une rose coupée dans la poche près de son cœur. Devant sa surprise, sa nouvelle surprise, comme si elle pouvait encore être surprise après cette soirée, tu lui présenteras ton compagnon : « Il est le cerveau derrière cet endroit. Il y a longtemps, il s’est retrouvé bloqué sur Terre, et m’a rencontré alors que je stagnais, dans tous les sens du terme, à travers un désert d’ennui. J’étais aviateur, nous ne nous connaissions pas, j’étais une tout autre personne. Mais j’ai réalisé, et je ne sais pas si j’arrêterai un jour de le réaliser, que vous étiez à mes yeux les deux personnes les plus importantes au monde. Je voulais que tu le rencontres. Consuelo, voici le Petit Prince. » La fête allait tout juste commencer.

Soirée sous-sol


Laura

Le rire que tu pousseras éclatera dans les rues vides de Washington. Il y résonnera un petit peu, les échos naissants se répondant sans véritable logique avant de se perdre dans la brise de cette nuit d’été. Tu le tireras par le bras, sans cesser de répéter la même chose. Encore et encore. Les mêmes mots, en boucle, toujours. « Tu verras, tu verras : plus on est de fous et ? Et… ? » « Et plus on rit, oui, merci. » Il te répondra avec le sourire aux lèvres. Ça fera une dizaine de fois que tu le lui diras. Pourtant, il ne s’en lassera pas.
« C’est bon, regarde.
— On y est ?
— Oui ! Enfin !
— Parfait… »
Te dira-t-il, sans vraiment savoir pourquoi. Alors tu poseras tes mains sur la barrière qui vous fera obstacle et tu le mèneras jusqu’à la porte de cette petite maison, juste assez recluse du centre-ville pour vous tenir discret, inaperçus des autres. Un sentiment de calme suprême vous envahira. Dehors, sur le pas de l’entrée, sous un porche délabré – traditionnel des maisons américaines « llittle boxes », il y aura, oui, il y aura : un vieux. Il sera vêtu d’un costume, pale comme un macabre macchabée, doté d’un loup encerclant chacun de ses deux petits yeux noirs cernés par les années. Pourtant, les traits de son visage rappelleront à ton compagnon une défunte célébrité. Cet homme âgé sera pareil à une véritable réincarnation d’Albert Fish. Et pour cause ; il s’agira de son frère : ton père. Après lui avoir baisé la joue, il présentera sa main à ton partenaire qui l’embrassera alors. Comblé, il vous dévoilera l’issu à emprunter afin de poursuivre votre route.

Lorsque vous passerez l’encadrure de la porte, une tout autre ambiance s’offrira à votre étincelante jeunesse. La nuit baignera les lieux, les ténèbres obstruant votre vision.

Quatre ombres difformes se mouvant dans l’obscurité s’approcheront de vous. Dans leurs mains, de drôles d’objets brillants de mille feux à la première source de lumière rencontrée, d’aspects divers et variés : arrondis, pointus, tranchants, bosselés. L’unique clarté qui parviendra à ce résultat sera l’exiguë auréole de lumière que vous gracieront les lampadaires.
Ils nous révéreront d’un geste particulier.

Tu salueras un homme, puis un autre, puis une femme, et enfin un dernier homme. Tu leur feras remarquer leur accoutrement dû au thème de la soirée : « Costume obligatoire ». Ils te parleront des vôtres, qui seront propres et lavés depuis ta dernière petite fête qui, comme à son habitude, avait un peu dérapé. Tu observeras attentivement les visages de ces personnes qui te feront face, tentant de décrypter leurs moindres émotions, le moindre mouvement de leurs corps, le moindre sursaut de leurs paupières figées, le moindre frisson de leurs muscles faciaux. Rien. Tu seras satisfaite.

Après avoir félicité ces quatre silhouettes pour leur investissement, tu tireras à nouveau ton partenaire par la manche de sa veste et, dans un petit cri de joie, tu poseras tes lèvres sur sa joue. Celle-ci rougira alors subitement. Son corps sera sous l’emprise d’un étrange aphrodisiaque qui émanera de ta simple présence. Tu lui procureras un début de fièvre, une excitation dingue, une montée d’adrénaline monstrueuse, le réveil d’une bête dévorant ses entrailles : un genre de mélange de bien-être, trac, impatience, terreur, amour profond pour ta personne… Tu te dirigeras alors vers les escaliers menant à la cave. Il t’emboîtera le pas. Tu tourneras la poignée. Il t’observera faire. Les marches que tu dévoileras à son regard naïf vous inviteront à la descente. Elles se poursuivront loin. Si loin que vous ne sauriez jusqu’où, du petit paillasson d’où vous les contemplerez. Sur votre gauche, des portemanteaux où deux toges à l’odeur âcre n’attendront que vous. Tu plaqueras son caban sur le haut de sa poitrine en souriant avant de lui murmurer un petit « Suis-moi ». Ordre qu’il s’empressera de suivre.

Vous enfilerez vos robes — sans oublier de revêtir vos capuches, tout en descendant les poussiéreuses marches en pierre. Vous marcherez quelque temps. Elles qui paraissaient pourtant n’aller nulle part… Ton ami te bouffera des yeux malgré les noirs alentours sans que tu ne lui donnes la moindre réponse.
Ta main frôlant la sienne, vous vous sentirez tous deux… comme : unis ! Oui, « unis ». C’est le mot. Le Mot.

Ainsi vous atteindrez le sous-sol. De nombreux invités seront déjà là : en fait, avec vous, l’assistance sera enfin au complet. On ne vous dévisagera pas, les cris ne fuseront pas, les applaudissements non plus ; rien. Trop accaparés par leurs discussions respectives, les différents groupes formés par d’anciennes affinités se contenteront de continuer de parler, boire, manger ; sans prêter gare à votre arrivée.

Tu guetteras la venue de ton père. Il apparaîtra quelques minutes plus tard, pour entamer son discours :
— Chers amis ! commencera-t-il d’une voix brisée et suave, avant qu’on ne l’interrompe hurlements hystériques ; merci, MERCI ! Je vous remercie du fond de mon cœur épineux ! Que serait une soirée sous-sol sans personne ? Rien ! Malheureusement, nous avons quelques soucis avec le principal élément de notre spectacle, la foule, en apparence déçue commencera à se détourner du vieil homme qui se reprit adroitement, oh, vous savez comme ils sont ! Le trac, l’intimidation, la peur de mourir… toutes ces bêtises… Allons bon. Pour patienter, je vous propose un petit interlude musical !
Chose proposée, chose faite : une drôle de mélodie se fera entendre. Vous chanterez, vous danserez, et tu finiras par l’embrasser. Pas sur la joue, cette fois.

La musique se stoppera brusquement : ce sera le signal. D’un coup, la foule se regroupera en cercle. Les bras se tendront, les voix se joindront en une litanie absurde et les quatre personnes que vous aurez rencontrées plus tôt amèneront l’Enfant. Il sera inanimé, emmitouflé dans un drap rouge sanguinolent — au sens propre du terme — et jeté au sol au centre de l’attroupement. Il se réveillera soudainement sur le coup, dans un grand fracas, poussant des glapissements paniqués, tentant de se redresser. Il n’y parviendra pas et comprendra bien vite que les entailles profondes perçant ses chevilles et poignets en seront l’éternelle cause. Ton père se rendra à ses côtés et le coincera au sol de façon à ce qu’il ne puisse plus effectuer le moindre geste. Maître de soirée comme maître de cérémonie, c’est à lui qu’on confiera la dague. Les sourires se dessineront peu à peu sur la foule sans visage.
Mais déjà s’élèvera la lame sacrificielle.

minecraft

Exercice : Botanique fantaisiste, inspiré de l’Herbier lunaire de Michel Butor. Écrire le descriptif d’une ou plusieurs plantes avec un nom latin, des mots scientifiques, un usage et une particularité.

Anatole


Tronus continuum

Les longs morceaux d’écorce, disposés en quinconce, laissent entre eux l’espace pour de petits ostioles. Ainsi, le tronc est comme une grande algue sombre, nue et droite, abritant une organisation complète où les chambres sous-stomatiques côtoient les grands canaux à phloème qui irriguent depuis le centre du tronc.
Celui-ci peut ainsi pousser seul et toujours plus haut, sans branches, d’un vert sombre et profond, atteignant tant de hauteur avec tant de vitesse qu’on se demande souvent si, là-haut, les nuages nous cachent ses feuilles.
Son escalade est un exercice des plus répandus, qui remplace avantageusement la corde à nœuds, en augmentant considérablement la marge de progression.

Flora radiae exubera

La longueur des pistils dépasse celle des pétales, et tous se plient ensemble vers l’extérieur, les longs sépales tombant jusqu’au sol.
Cette grande fleur dans laquelle, une fois éclose, un enfant peut facilement se tapir, a la particularité d’absorber tout type de radiation autre que lumineuse.

Funguli Robertorum

Le chapeau pointu de ses champignons gris, qui rappelle ceux des gnomes de Zürich, a un bord plat si étendu, qu’il n’est pas rare de retrouver à leurs pieds, en le soulevant, des objets des plus divers, captés et déposés là par leurs filaments mycéliens. C’est pourquoi les enfants les cherchent avec envie et curiosité.
On raconte que le roi de Neptune y avait un jour retrouvé sa couronne, perdue deux ans plus tôt. Il aurait pourtant juré avoir déjà soulevé ce champignon…

Audrey


Le Carpe Librum [Arbre typique des Selva Liberia (les forêts-bibliothèque)]

Écorce nacrée typique, parsemée de zébrures pervenche ou outremer, dont les feuilles sont des pages vierges, qui se remplissent d’écriture manuscrite à l’absorption de dioxyde de carbone, et les boutures sont de la pâte cartonnée qui en poussant englobe ces pages pour former un roman. Le Carpe Librum pousse en automne et meurt en hiver, la récolte de ses feuilles est recommandée dès la fin de novembre, afin d’être certain que le dioxyde de carbone a bien séché sur les pages. Les rats (de bibliothèque) s’y creusent souvent un nid et volent la plupart de ses fruits, les essais, même dans leur état de manuscrit. Il est donc recommandé de veiller au grain si vous souhaitez cueillir ne serait-ce qu’un recueil de nouvelles. À éviter : les lieux éloignés des clairières, où poussent les pavés et les Necronomicons, extrêmement prisés.

La Vexa Pilae

Tige courbée par le poids de la fleur et rhizome très difficile à déloger. Pétales soutenus par un calice heptagonal, dont la texture s’apparente à celle des orties. Ainsi nommé car attirant les pinsons lunaires et provoquant leur fureur, car si à grande distance leur parfum est agréablement attirant et entêtant, il le devient trop à courte portée, d’où l’expression « furieux comme un pinson lunaire ». Si les fleurs pures ne sont pas à offrir, en revanche les étamines en infusion font un excellent remède contre les maux de tête, d’estomac et de gorge.

Ewen


La Petite Robertum Sedeis

Ici nous retrouvons un type de carex, plante herbacée aux feuilles coupantes de souffle et aux fruits en capsule de connaissances. Les pétales de ses fleurs en épis promettent des voyages étranges dans le monde du vocabulaire. Effrayée par son maître, la Dokumentalum Renmoimélivrus, elle a développé de stupéfiantes défenses et est capable, grâce à son poids, de tomber de son étagère afin d’assommer son agresseur. La Robertum Sedeis est également carnivore : une fois par an, elle avale les nouveaux mots qu’elle entend.

perrault

Projet : Les personnages des contes de Perrault se retrouvent en prison et racontent leurs histoires. Écrire l’histoire de chaque personnage ainsi que des transitions. Deux versions ont été écrites.

Dans le cachot de Charles (Perrault), histoire parodique
Version A


par Udisan Damnoroiruf, Tiraluna Magn, Katerri Batodeau, Emma Minnerzwen, avec la participation de Prau Menainge

L’antre se situait à six pieds sous terre. Ils avaient dû tour à tour dévaler les quinze marches qui y menaient pour atterrir au bas de l’escalier de pierre, et les bottes du Chat là encore n’avaient guère servi qu’à le faire trébucher, car elles ne valaient rien non plus pour descendre des escaliers ruisselants d’humidité froide. Un vague rayon de lune jetait sa clarté blafarde par la haute ouverture grillagée, éclairant sinistrement les quatre têtes dont chacune aurait suffi pour réveiller dans votre mémoire vos pires cauchemars d’enfant. Mais ils avaient perdu leur superbe violence, les grands méchants des Contes de ma Mère l’Oeye, entre ces quatre épaisses murailles, dans ce silence troublé seulement par le pas régulier des sentinelles, et par les reniflements maniaques de l’ogre, trompé par l’odeur du pain moisi qui gisait sur la paille, à côté d’un lampion dont la mèche nageait dans une graisse fétide tout à fait impropre à la consommation.

Tout à coup, alors que cette lumière vacillante menaçait de s’éteindre et d’abandonner les prisonniers aux ténèbres du remords, un des captifs se leva de sa botte de paille. C’était le loup :

— On crève d’ennui, ici, pas de visites, pas de papier ni de plumes, et les murs sont tellement couverts de graffitis qu’on ne peut plus y laisser sa trace ! Il n’y a plus qu’une solution, puisqu’on ne peut ni parler à des amis, ni écrire, il n’y a plus qu’à parler, parler à ses ennemis. Donc moi, par exemple, je vais vous raconter ce que je fais là, comment ça s’est passé, cette erreur judiciaire. C’est une longue histoire, mon histoire… C’était il y a fort longtemps, j’étais un loup pacifique et végétarien. Je me nourrissais uniquement de cailloux et de fruits. Puis ma vie bascula. Un jour, par une matinée couverte, je me suis réveillé entouré des cadavres de trois cochons et d’un agneau. Ce fut une expérience terriblement choquante, j’en claque encore des dents la nuit. J’en ai cauchemardé des mois durant. J’ai changé de régime, j’ai mangé uniquement de la bruyère fraîche et du tofu. Les mois ont défilé les uns après les autres et je restais hanté par mes cauchemars. Les têtes ravagées aux yeux exorbités et les gorges sanglantes fraîchement tranchées ne me quittaient pas. Puis un beau jour alors que je rentrais paisiblement chez moi afin de me reposer après une collation d’eau et de lierre j’ai trouvé au fin fond de mon lit une grand-mère en piètre état dont les restes sanguinolents tachaient de pourpre mes draps. Tout a basculé. La police, alertée par des témoins de je-ne-sais-quoi m’a embarqué, mis en garde à vue et interrogé à maintes reprises, mais je refusais de me livrer à des aveux mensongers. Je suis innocent, je le sais. Après une enquête infructueuse, j’ai été relâché. Et alors que par un bel après-midi, je me baladais dans les bois, je me suis retrouvé nez à nez avec un demi-petit Chaperon Rouge. Je n’avais aucune idée de l’emplacement du reste de son corps, alors je l’ai interrogée, en vain. Elle est restée de marbre, muette comme une tombe. Puis la police vint me trouver et je fus de nouveau accusé. Ah ! qu’il a bon dos le loup… Néanmoins je fus jugé pour des meurtres que je n’avais pas commis, sous prétexte qu’un bout du Petit Chaperon Rouge est resté coincé entre mes dents. Ça fait vingt ans que j’essaie sans succès de l’enlever, au fond de cette sombre cellule.

Le loup se laisse retomber sur sa botte, les yeux hagards et clignotants errent un moment sur les quatre murs couverts d’écritures, de dessins, de figures bizarres, de noms qui se mêlent les uns les autres. Au-dessus de sa tête, deux cœurs enflammés, percés d’une flèche, et au-dessus : « À la Belle, amour pour la vie, la Bête ». Bizarre, murmure-t-il, j’aurais pensé qu’elle s’en sortait bien, elle, la Bête, tellement mielleuse avec sa voix façon Jean Marais, et puis snob avec sa maison de grand seigneur et les roses du jardin qu’on n’a pas le droit de cueillir. Pas le droit de cueillir même une petite rose, quelle cruauté, c’est bien fait tiens si elle est passée par ici !
Au fait, tu as dû la connaître, toi la Barbe bleue, vous êtes du même monde, toi aussi tu n’étais pas à plaindre, avec ton château et tes coffres pleins, tu es un grand seigneur, ha ha, plutôt un grand saigneur, à ce que le geôlier m’a fait comprendre. Allez, raconte-nous un peu, chez toi le linge sale se lave en famille hein !

— Allons, allons… que dire de mon histoire ? murmura la Barbe bleue. Me voici puni, ici, aujourd’hui, et ce pour des années, pour avoir osé désirer châtier mon épouse de sa curiosité. Ah ! pauvre malheureux que je suis… Quelle injustice, quelle infamie… Je me souviens de ce jour comme s’il avait été, à l’époque, gravé dans mes yeux, imprimé sous mes paupières… Comme si ces accusations grotesquement exagérées étaient restées ferment tissées, emmêlées dans ma barbe d’un si beau turquoise. Tout cela avait débuté avec mon premier mariage… Une femme brune, de mon âge, que le temps ne cessait d’embellir, aux traits forts, au caractère puissant, une femme, une vraie, quelqu’un de ma trempe, presque un homme en fait… Si son corps si frêle, si fin, ne m’avait pas quotidiennement rappelé sa féminité, je l’aurais considérée comme tel ! Mais un jour, un soir, en rentrant de voyage, quelle fut ma surprise d’entrevoir, dans notre lit conjugal, son amant. Elle m’avait trompé, la garce, elle l’avait mérité, sa sanction ; il lui fallait bien la mort pour lui accorder pardon. J’ai laissé l’homme partir, mais en guise de taxe, j’ai pris sa fiancée. Une jeune fille, blonde, aux yeux semblables au plus splendide des lagons de ce monde, à la couleur approchant celle de ma si sublime barbichette ! Une fille insupportable, aussi, dont les commérages et les plaintes incessantes m’ont exténué. Elle l’avait également mérité. Je rentrais de voyage, une rousse plus jeune encore sous mon bras, et sa voix si irritante s’était davantage gorgée d’idiotie, d’hypocrisie… de quelque chose du genre. Elle m’a insulté, alors je l’ai tuée. Quand j’y repense, cette adolescente que j’avais obtenue, au cours de mon absence, quelle beauté avait sa peau… les traits fins, un blanc presque transparent… Quel dommage qu’il m’ait fallu l’abattre quand un jour, revenant de mon travail, je la vis qui m’avait ruiné en produits anti-âge… C’était un véritable gouffre financier, bien fait ! Et que dire, oh, que dire de cette femme forte, à l’allure potelée, qui avait, en cherchant les réserves de nourriture, découvert mon secret, et cette autre, aux mains si délicates, qui avait osé sortir de mon domaine plusieurs jours durant, sans m’en informer ? Toutes les mêmes, messieurs ! L’appât du gain semble les rendre folles… Don Juan et gentleman que j’étais, j’eus la grâce d’accorder une chance encore à l’une d’entre elles. Pff… Ces succubes sont avides d’argent, de nourriture, de vérité, d’amour et de jeunesse… Et elle m’a poignardée ! Dans le dos ! Encore ! Ah bah bravo ! Son témoignage puéril a suffi à m’envoyer là, ici, à vos côtés, en prison ! Loin de moi l’idée que votre compagnie m’ennuie, mais je regrette quelque peu le confort de mon château… enfin bon, j’imagine que vous n’avez pu vivre pire, n’est-ce pas ?

Ses compagnons ne répondirent rien, ils étaient perdus dans une rêverie troublante. Ces blondeurs, ces yeux couleur de lagon, ces bras potelés, ce lit conjugal, tout ça leur retournait les sangs bien sûr. On n’a pas idée de raconter des choses pareilles à des captifs privés de tendresse féminine depuis si longtemps. Au bout d’un long silence triste et frustré, le loup désigna l’ogre d’un coup de menton : dis donc, lui dit-il, t’as pas eu une histoire de filles qui a mal fini, toi aussi ?
Ce fut donc au tour de l’Ogre de parler. Il s’exprimait, entre deux grommellements, avec une voix de baryton qui résonnait dans toute la prison. Il bougonnait inlassablement :
— De toute façon, c’est la faute aux « héros d’histoires », tout ça. Vous savez, ces gens qui sortent de chez eux, comme ça, juste pour vivre des trucs et apprendre des leçons. Feraient mieux de rester à la maison, j’dis. Non mais vraiment, ils se prennent pour qui, à venir squatter les maisons des gens comme ça ? C’est pas assez bien pour eux, une seule maison ?? Sérieusement !
Je pars comme tous les jours pour aller chercher à manger à ma famille — et croyez-moi, j’avais de quoi faire, sept bouches à nourrir, plus moi et ma femme — je rentre, je sens direct qu’y a un truc qui cloche. En fait, je sens un truc tout court, vous savez, l’odorat tout ça. Bref, je sens… Comment c’est déjà ? Je sens… JE SENS LA CHAIR FRAÎCHE ! Y en avaient plusieurs, cinq à sept ans, maigrichons, dont un minuscule. J’vais vous dire, j’étais pas content. Une journée entière à guetter les prairies, à la recherche de moutons ou d’agneaux introuvables (ses petits yeux plissés s’arrêtèrent sur le Loup, qui, digne, lui rendit son regard sans ciller), pour revenir les paluches vides et sentir qu’il y avait déjà ce qu’il fallait à la maison. Bon, j’ai dîné du mouton que j’avais attrapé la veille, j’avais trop faim et j’étais trop fatigué pour perdre mon temps à courir partout pour choper les gamins, mais je vous dis, le mouton il m’est resté en travers de la gorge tellement y m’donnait pas faim. C’était comme sentir un bon steak sur la table et devoir se contenter de croquettes rassies, ou voir un veau vous narguer de l’autre côté d’une rivière pendant que vous mangez son grand-père tout ridé, ou devoir finir ses haricots verts avant d’avoir droit au gâteau au chocolat qu’on vous a promis (ses trois interlocuteurs ayant compris l’idée, il poursuivit). Dans la nuit, je me suis réveillé, j’avais un petit creux, et je me suis souvenu qu’il y avait des enfants frais dans la maison, vous pensez bien que je suis allé pour les manger, mais ces sales loupiots, je me suis rendu compte qu’après, avaient échangé leurs bonnets avec les couronnes de mes sept filles, du coup je les ai égorgées elles… Entre nous j’étais pas si mécontent, ça faisait moins de bouches à nourrir, mais quand même ! C’est horrible, ils se sont arrangés pour que je mange mes filles ! Et c’est moi l’assassin, qu’on traîne en prison ! Moi, l’Ogre le plus redoutable de ma région, enfermé à cause de gamins, d’une volée de moineaux ! C’est pas pire que mon oncle Bob, cela dit, lui il s’est fait manger par un chat, et fait piquer sa maison. Ouais, j’m’en sors bien à côté de lui, mais quand même. Ces « héros », c’est bien mignon de les enjoliver dans les histoires, mais ils sont pires que nous en vrai.

Dans la boîte de pierre l’excitation était désormais générale. Après la Barbe bleue qui leur avait décrit les charmes de ses épouses, voilà que l’ogre torturait les malheureux condamnés au pain sec avec les effluves de steak grillé et les saveurs de gâteau au chocolat. Les araignées qui se tenaient à couvert sur leurs épaisses toiles pendues comme des haillons sous les voûtes du cachot pouvaient les entendre évoquer leurs menus préférés, composés sur des bases généralement carnées et des cuissons saignantes. C’est alors que le Chat s’écria :
Un poisson ! Personne n’aurait un poisson, par hasard ? Oh, qu’est-ce que je donnerais pour un poisson… Enfin, certainement pas dans un environnement de la sorte. Je n’suis pas un chat de gouttière, voyez-vous… j’ai une réputation à maintenir ! Certes ce n’est peut-être pas évident à la vue de mon accoutrement actuel, mais vous connaissez sûrement l’histoire du Chat Botté ! Non ? Mais d’où venez-vous, d’un autre monde ? Imaginez : sur mes deux pattes arrières, des bottes somptueuses mais marquées par le temps ; recouvrant mon dos arqué, une belle cape verte qui vole au gré du vent ; sur mes deux petites oreilles un chapeau rouge surmonté d’une plume du plus bel oiseau de cette contrée ! Hélas, ces barbares m’ont tout pris lorsque j’ai été envoyé ici. Mais ils n’auront jamais ma dignité, et ne me feront jamais avouer un prétendu crime qui n’est, en réalité, qu’un malheureux concours de circonstances…
Voyez-vous, je n’ai fait qu’œuvrer pour le bonheur de mon maître. Il est possible que j’aie légèrement menti, que je sois passé outre quelques détails en en embellissant d’autres, mais rien de plus que ce qu’un homme honnête doit accomplir afin de subsister dans ce monde de brutes ! Mon intention n’a jamais été de faire du mal à qui que ce soit… c’était en revanche clairement l’intention de certaines personnes ! Savez-vous pourquoi la prétendue « justice » m’a condamné à croupir ici ? Pour avoir mangé une souris ! Oui, messieurs, vous m’avez bien entendu : un chat en prison pour avoir mangé une souris. Que devient donc ce pauvre monde ! Désolé, je ne devrais pas parler trop fort… on dit que les murs ont des oreilles… Laissez-moi vous expliquer : j’étais en train de discuter calmement avec un ogre, lorsque soudain, sans raison aucune, il s’est transformé en souris ! C’est de la provocation ! Je suis le Chat Botté, certes, mais je reste un chat ! Nous avons des pulsions ! Mettez une pièce d’or sous le nez d’un paysan, il ne pourra se retenir de la choper. Faites de même avec une souris et un chat, il ne pourra s’empêcher de la gober ! Je ne suis pas un criminel. Je suis victime de ma condition, de mes pulsions, et surtout d’une conspiration ! Je devenais clairement trop doué au jeu des Hommes… cupides comme ils sont, ils voulaient m’empêcher de gagner l’argent du Roi ! Que je gagnais, au passage, tout à fait honnêtement ! Enfin, quasiment honnêtement. Plus ou moins honnêtement… Je le méritais ! Un chat dans un monde d’humains, ô seigneur, à quoi pensais-je… Ils vont m’assassiner ! Me retrouver et me tuer ! Es-tu un assassin ? Toi ? TOI ? Qui êtes-vous ?!? Pourquoi n’osez-vous pas me regarder dans les yeux ? Je vaux tout autant que vous ! Je mérite du respect !
    (et un poisson)

À ces mots, le chat leva les yeux au ciel, pria, puis s’écroula de fatigue. Ses chers camarades étaient assoupis depuis quelques longues minutes, rêvant déjà de poneys funambules. Quelle dure vie que celle d’un chat ignoré… Peu importe à quel point notre camarade est espiègle, une histoire de chat et de souris semble difficilement digne d’intérêt pour un meurtrier multirécidiviste. Le chat botté n’est plus qu’un chat, il devrait se remettre à miauler. Ainsi il se trouva dans le silence, babines closes tel un parapluie en plein soleil. Il essaya de retrouver ses esprits, profitant du calme, et jeta naturellement les yeux sur le mur de sa cellule ; il y aperçut, caché entre sang séché et messages injurieux ou amoureux, un petit hiéroglyphe, timide et ordinaire. Ce signe remplit vite son esprit curieux, le sortant du puits sans fond de pensées sombres dans lequel le félin s’engouffrait. Les pensées les plus étranges passèrent par son esprit : qu’est-ce qu’un hiéroglyphe fait sur ce mur, comment sait-il ce qu’est un hiéroglyphe, d’où peut venir un tel signe… un signe… c’était un signe… sa pensée continuait son chemin ; elle avait dépassé l’observation, elle était en face de la réflexion, elle allait atteindre la réponse, cette île lointaine dont le chat entendait l’appel, il semblerait depuis toujours… Une violente secousse frappa le chat : fulguration ! Ce hiéroglyphe venait d’Égypte, contrée belle et lointaine, et lui aussi, il en était certain, était originaire de ce pays. Il alluma une torche, et à sa lueur vit briller son passé : ses attributs vénérés, il était l’incarnation de la déesse Bastet. Il respira à pleine poitrine cette brise vivace de liberté, qui apporta sur tout son être un sentiment de légitimité. Bientôt cependant il poussa un soupir : coincé dans cet antre, il était bien loin de son pays… Un tir de sarbacane sur l’oreille droite le ramena dans la réalité. Il était dans une prison, et allait y rester.
Mais dès lors le comportement du chat botté changea. Il attendait, muet et pensif, s’absorbant dans ses souvenirs de divinité, vit à travers les barreaux serrés un grand futur, certain qu’il était destiné à retrouver son statut d’antan.

Version B


par Kateri Batodeau, Udisan Damnoroiruf, Lasonane Betlipon, Tiraluna Magn, Le Geni.Abri.L, Emma Minnerzwen

C’était arrivé inopinément, et si vite qu’aucun d’eux ne pouvait, même après coup, reconstituer le fil des événements.

Au début, tout allait bien, ils se trouvaient dans leurs abris respectifs : le Loup dans la forêt, Barbe Bleue dans son château, le Chat dans son panier, l’Ogre sous un bouleau. Et l’instant d’après, sans aucun signe avant-coureur, ils se trouvaient debout, face à un homme gigantesque assis à un bureau. Le monsieur, manifestement mécontent, leur dit beaucoup de choses, surtout des grossièretés, et sans vraiment articuler. Mais dans tout son discours transparaissait un fait : ils étaient virés. Virés de quoi, ils ne le savaient pas. Ils sortirent de la pièce ventre à terre quand l’homme devint tout rouge et commença à postillonner.

Ils se consultèrent du regard, interloqués, sauf l’Ogre qui n’avait pas écouté, trop fasciné par l’agrafeuse sur le bureau du monsieur. Quand ils eurent repris leurs esprits, ils réalisèrent qu’ils se trouvaient dans une magnifique clairière, un étang gorgé de nénuphars aux lotus magnifiques en son centre, et cerné de cerisiers en fleurs. Leurs yeux étonnés dévorèrent ce décor enchanteur, jusqu’à ce qu’il disparaisse au bruit sec d’un claquement de doigts, remplacé par le couloir d’une prison plongée dans l’obscurité.
— J’espère que vous avez profité du spectacle, dit une voix traînante non loin d’eux, les faisant sursauter de concert, parce que vous ne reverrez rien de tel avant quelques années.

C’était un génie, le Génie de la lampe, vêtu en policier et l’air sévère, qui venait de parler. C’était lui aussi qui avait exécuté ce tour de passe-passe. Tout bon résident des Caves du Vilain savait à quel point le Génie, en bon délinquant repenti, aimait bizuter les nouveaux. C’est d’ailleurs pour cela qu’on l’avait promu garde des Caves.
— Le Conteur estime que vous n’avez plus vot’ place dans ses histoires, poursuivit-il en les invitant à le suivre d’un geste de la main. J’aurais aimé vous voir croupir ici, mais malheureusement ce n’est qu’une décision provisoire.
— On est en prison ??
— Vous l’avez pas volé, vu le foutoir que vous avez mis. Vous avez de la chance que le Conteur soit de bonne humeur aujourd’hui, parce que d’habitude, il aime pas que ses personnages se mettent sur le devant de la scène, surtout si c’est pour essayer d’exterminer les héros.
Barbe Bleue dégaina silencieusement son couteau, mais le Génie n’était pas né de la dernière tempête de sable, il claqua de nouveau des doigts et l’arme n’existait plus.
— Fais gaffe, mon gars, à la prochaine bêtise c’est toi que je fais disparaître. Vous êtes des criminels, et pas punis pour des peines légères, alors évitez de jouer les rérécidivistes.
— On ne va pas rester ici, enfin !
— C’est sale !
— C’est pas beau.
— C’est tout à fait écœurant !
— Ooooooh, pauvres chéris, c’est trop injuste, vous vous faites martyriser, fit mine de sangloter le Génie, épluchant un oignon (oignon avec un i [je suis contre cette réforme d’orthographe]) sous son nez pour simuler des larmes. Si vous trinquez, c’est pas pour rien, capiche ? Maintenant silence.

Ils marchèrent sans un mot, passant entre les cellules où étaient détenus de redoutables criminels. Même le Loup eut un frisson quand le Croque-Mitaine en personne hurla en agitant les barreaux à leur passage. Le Génie s’arrêta enfin devant la plus grande des cellules, les invitant à entrer. Voyant qu’ils ne collaboraient pas, il les menaça de son pouce et son majeur collés. Ils passèrent vivement devant lui.
— Bon séjour ! chantonna aimablement le Génie avant de filer en sifflotant.
Alors ils échangèrent tous les quatre un regard abasourdi. Questions et exclamations se mirent alors à fuser :
— Qu’est-ce qu’il lui a pris ?
— Qu’est-ce qu’on a fait ?
— Ben on a fait ce qu’il voulait qu’on fasse, c’te blague !
— C’est vrai, c’est lui le Conteur !
— Le patron, quoi, le boss !
— Mais au fait, les gars, qu’est-ce que vous avez fait, vous ? T’as tué quelqu’un toi, le Chat, par exemple ?
— Moi, j’ai fait comme vous, j’ai fait ce qu’on m’a dit de faire, le truc prévu dans l’histoire quoi. Je vous raconte ?
— Oui, oui, raconte !

— C’était par une fraîche soirée d’hiver, mon maître venait de perdre son père, il a hérité de moi, mais il pensait que c’était un mauvais choix, que de n‘avoir eu qu’un chat, mais moi j’ai décidé de le rendre très riche, très puissant, bien vu de tous.
J’ai alors tout mis en œuvre afin de faire de lui quelqu’un de bien, à la sueur de mon front, j’ai travaillé des mois durant, chassant en son nom pour le roi quelques petits encas. Je souhaitais son bonheur, j’ai donc décidé qu’il se marierait avec la fille du roi, j’ai donc organisé un stratagème afin de les mettre en relation, c’est d’ailleurs en partie ce pour quoi je suis en train de pourrir ici…
Néanmoins, après leur rencontre, il restait un obstacle, et de taille si je puis le dire ainsi ! Ni plus ni moins qu’un ogre. J’ai donc bien été obligé, pour défendre mon maître ainsi que pour mettre fin aux festins barbares composés d’humains de ce monstre, d’aller parlementer avec lui. Ma diplomatie aurait dû être chaudement récompensée, car j’ai rendu service a de nombreux malheureux en débarrassant le monde de cette infâme créature, de ce fléau, mais visiblement, mon acte n’a pas été apprécié… on considère comme un meurtre alors que figurez-vous que je nettoyais mes griffes et que le coup est parti tout seul !
Mais ce n’est pas tout, apparemment, la principale raison de ma venue ici est que les lapins que j’ai apportés au roi n’étaient pas de son goût… Ils étaient avariés, remplis de vers et composés de cheval, de porc et de poisson pas frais. Mais ce n’est tout de même pas de ma faute si le boucher m’a arnaqué, la victime ici, c’est moi !

Après une tirade, le chat se mura dans un silence des plus religieux. Il se mit alors comme par automatisme à arpenter leur cellule de long en large et de fond en comble. Il la scruta en espérant trouver un petit rien qui pourrait égayer son week-end (car il espérait que son séjour en prison ne serait pas trop long ; après tout, il était innocent). Grâce à son œil vif, il remarqua aussitôt que de la poussière s’envolait d’un recoin sombre. « Oh non ! Mon Dieu ! Nous allons tous mourir ! » s’écria-t-il. Personne n’avait vu qu’un millepatte avait établi son refuge dans cette cellule et que le chat noir en avait une peur bleue. Machinalement, il voulut sortir son revolver de son holster mais il n’y était plus. Le dernier n’avait qu’une seule idée en tête : s’enfuir ! En moins de temps qu’il en faut pour attraper une souris, il sauta sur les genoux de l’Ogre. Il tremblait tellement qu’à ce stade, même un nourrisson faisait plus peur que lui. Au vu de l’ambiguïté de la situation et des regards moqueurs du Loup et de la Barbe Bleue, l’Ogre le rejeta. Il jura qu’on ne l’y prendrait plus et pour cela, rien de tel qu’une gageure !
Le temps passa.

Au fond de leur réduit sablonneux, ou plutôt de leur cellule poussiéreuse, ils s’ennuyaient. La poussière était omniprésente, au moins six centimètres sur le sol. Allongé sur son lit inconfortable et petit (du moins pour un ogre), l’Ogre se mit à chantonner affreusement faux avec sa grosse voix enrouée :


— Ogre, ogre
Tu ne l’auras pas
Ogre, ogre
C’est bien fait pour toi
Nananinana
Tu ne l’auras pas
Nananinana
Tu ne l’auras pas

Mais le Loup, le Chat et la Barbe Bleue, qui n’ont pas envie que le ciel leur tombe sur la tête, l’interrompent. Comme ils s’ennuient tous à mourir, ils se regardent dans le blanc des yeux pendant vingt bonnes minutes. L’Ogre ne veut pas parler, mais comme il en a terriblement besoin, il finit par dire :
— Ah, misérable nabot, quand je sortirai d’ici… Bon les gars, si on est dans cette prison, c’est qu’on a fait un truc assez grave pour que la société nous rejette, ne veuille plus de nous. En même temps, je ne veux pas que la justice se mêle de mes affaires. Vous pensez vraiment que l’on doit être inquiété et enfermé pendant quinze ans parce qu’on a voulu seulement tuer des enfants ? Qu’est-ce qu’un enfant ? Un petit être avec deux bras et deux jambes et une bonne odeur de chair fraîche. Ces misérables nabots se sont introduits chez moi en trompant mon immonde femme. C’était une incapable. Elle ne savait rien faire, ni la cuisine, ni le ménage, elle ne savait même pas laver le linge. Je suis bien content de l’avoir mangée. Elle ne servait à rien. Bref, je ne sais pas ce que je fais ici. Je conteste cette décision idiote qui me retient entre quatre murs de pierre avec des imbéciles : un chat moche, un loup stupide, et un mec antipathique avec une barbe bleue ! Il n’y a même pas un enfant ici ? Je suis désespéré… C’est si bon la cervelle d’enfant, j’adore ça. Snif, snif, snif, snif… Ou alors pour rendre mon existence plus supportable, tout ce que je veux, c’est une agrafeuse.

Une agrafeuse. Oui, l’unique chose à laquelle il tenait en ce bas monde n’était autre qu’une Agrafeuse. A. Gra. Feuse. Oui. Une agrafeuse, une agra-feuse. Une agrafeuse. La moindre rencontre avec l’un de ces objets devenait immédiatement, à ses yeux, un événement de la plus haute importance qui le comblait de joie. L’idée que celle-ci lui serait strictement interdite, et ce pour un petit bout de temps, le renfrogna davantage.

Ainsi, il observa, un instant, ses compagnons d’infortune. Ils le fixaient comme s’il eût été un extraterrestre. Il n’en était pas un, non. Lui : c’était un ogre. O. Gre. OOo, gre. Un ogre. Ouais. Un ogre. Ogregre : pas un extraterrestre, oui. Un ogre.

Dans le fond de cette cellule, qu’ils maudissaient tous, le Loup, affamé, que le jeûne temporaire amaigrissait peu à peu, foudroyait chacun de ses camarades taulards, d’un œil mauvais de chasseur bestial. Eux qui auraient parfaitement pu faire son repas. Ils avaient l’air malins, tous, à se plaindre ainsi. Alors que lui, et seulement lui, avait une histoire crédible ! Et justifiée ! Il n’avait vraiment rien fait de mal. Oui. Vraiment : rien de mal. Ses yeux à l’éclat vilain et bête se posèrent un temps sur son pelage : un amas de frisottis que les conditions déplorables où l’on avait osé le jeter salissaient de poussière, terre, minuscules graviers, et toute autre cochonnerie qui ne lui plaisaient guère. L’assemblée, semblable à une corolle, tout autour de lui, pareil au délicat pollen de ses bois natals, devait à tout prix savoir quelle horrible injustice l’avait touchée, lui. Lui : pas ces brigands. Eux, ils l’avaient tous, touuus cherché ! Mais lui : non. Eux, ils l’avaient tous, touus mérité. Lui, il n’avait vraiment rien fait de mal. Oui. Vraiment : rien de mal. Il prit donc la parole en s’écriant :
— Bon appétit ! Quel est votre plat préféré ? Et celui que vous détestez le plus ? Le plat que je ne supporte pas, ce sont les champignons rouges de la forêt où je vivais. C’est une forêt célèbre, peut-être la connaissez-vous : il paraît que personne ne peut la traverser parce qu’elle est très épaisse, comprenez qu’elle accueille une quantité innombrable de vie végétale. Je sais ce que vous pensez : ce doit être beau la nature et le silence partout, mais vous avez tort : je m’y suis aventuré parfois alors que le soleil me saluait et je n’y ai vu que des ténèbres affamées. Ma grand-mère me racontait dans mon enfance qu’une horrible sorcière était à leur origine. Elle était très vieille, me disait-elle, et je m’étonnais qu’il puisse exister quelqu’une de plus vieille de mon aïeule. Cette forêt était donc toute noire, mais parfois nous distinguions des tâches écarlates : les fameux champignons que ma grand-mère aimait déguster plus que tout. Ainsi nous les cueillions occasionnellement pour ravir les papilles de mon ancêtre, bien que je ne les appréciasse pas. Les vieux loups racontaient aux jeunes loups téméraires que ceux qui s’aventuraient trop loin dans le bois devenaient la proie des ténèbres affamées. Nous nous aventurâmes pourtant quelques mètres de plus que la limite établie par le peuple loup et les ténèbres affamées avalèrent ma grand-mère bien aimée. Alors, des parents me recueillirent. Ils ne m’aimaient pas, m’en voulaient d’avoir survécu aux ténèbres affamées. Ils maudissaient ma fourrure noire et mes yeux rouges qui rappelaient trop la forêt. Ils inventèrent finalement un stratagème pour venger ma grand-mère et tuer la sorcière. Comme j’étais le principal fautif dans cette affaire, je fus chargé de l’accomplir.
La première étape du plan était d’appâter l’ange rouge de la sorcière. Le peuple loup l’avait aperçu quelquefois lui rendre visite dans sa tanière en arbres. Ainsi je l’attendis sur son trajet et le saluai quand il vint. Il apportait des réserves de nourriture à la sorcière, et craignant de se perdre dans ce labyrinthe de verdure. Je lui indiquai un sentier qui contournait la forêt. Le peuple loup avait suggéré cette diversion pour ralentir l’ange rouge. Je pouvais ainsi accomplir la deuxième étape : pénétrer chez la sorcière. C’était plus délicat. Je frappai doucement contre la paroi du tronc et une voix monocorde m’indiqua les instructions de son ouverture. J’obéis en tremblant. La sorcière était une vieille humaine, assise sur un lit d’arbre, couverte de peaux colorées. Elle était toute chancelante et malade, elle ressemblait aux vieux loups abattus par les bâtons de feu des chasseurs humains. Mais je devais venger ma grand-mère, disparue à cause de sa magie maléfique. Je l’avalai.
Mon ventre subit mille douleurs. Incapable de marcher, je me plongeai dans les douces peaux du lit. C’est alors que l’ange entra. « Grand-mère, comme tu as de grandes mains. », entendis-je. Je marmonnai quelque chose comme « C’est pour mieux te prendre dans mes bras, ma chère enfant. » « Grand-mère, comme tu as de grands yeux. » ; « C’est pour mieux te regarder », entendit-elle. « Grand-mère, comme tu as de grandes dents. » : je ne supportais plus cette humaine au visage angélique, je l’avalai dans un grognement qu’elle comprit ainsi : « C’est pour mieux te manger. »
Ensuite, je fus capturé par un chasseur qui vagabondait dans les environs, et je me retrouve dans cette prison.

Ainsi s’acheva le discours du Loup qui, las, se renversa sur sa banquette sans plus émettre que des jappements de fatigue. L’Ogre hochait mollement la tête, ignorant que le discours du féroce animal venait de s’achever, tout à ses songes d’agrafeuse. Le Chat Botté manifestait un semblant d’empathie par un silence que ne venaient pas interrompre ses ronronnements habituels.

Ils étaient bien tristes à voir, ces trois-là, à conter leurs histoires respectives, cherchant en vain la reconnaissance que leurs comportements répréhensibles ne valaient absolument pas. À la faveur de quelques minutes de silence leur vinrent des remarques philosophiques. Peut-être qu’on gagnait à être bon, au final ? Non pas comme ces hommes pleins d’orgueil qui défient le destin, aident les autres — quelle idée ! — et surtout pas comme ce fichu quatuor de mousquetaires, qui bien que leurs poses et leurs bravoures soient aussi clichées qu’un bon vieux topos n’avaient pas à se plaindre de leur existence sur le planisphère. Mais bon au moins. Le contraire de mauvais. Voire passifs, si agir gentiment représentait un si grand effort.

Des méchants changeant de vie ? La doxa ne pourrait jamais le concevoir. C’était parfaitement contre-productif. Mais il faut dire que leur vie semblait, à ce moment précis, aussi sensée qu’un waterpolo aux Bahamas avec de bon vieux Odin.

Barbe Bleue fixait le vide d’un drôle d’air, essuyant machinalement la poussière qui avait recouvert sa veste en tweed au cours du discours des trois personnages, et de leur échange à voix basse, auquel il était le seul à ne pas participer. Veste d’un bleu indigo seyant parfaitement à l’abondant duvet qui faisait son renom. Il se mit à calculer la quantité de sang perdue par une femme au cours d’une coupe longitudinale, selon l’endroit où elle était effectuée, et c’est leurs paroles insignifiantes qu’il finit par couper :
— Je vous vois, vous savez. Vos petits regards condescendants, discrets mais pas assez. Quel manque de goût, quelle infamie ! Comment un homme peut-il arborer une telle barbe ? Ne suis-je donc que ça ? Tout mon esprit et tout mon être, mes joies et mes angoisses, toute la subtilité qui fait d’un être humain un être humain, omis au profit de cette luxuriante barbe bleue. Et pourquoi donc horrifie-t-elle tant ? J’en suis fier ! Ma barbe, c’est moi. Enfin, euh, non, ce n’est pas moi, c’est ce que j’essaie de vous prouver, mais cette jungle bleuâtre est un rouage essentiel dans l’engrenage de mon existence. Voyez-vous, je l’utilise en quelque sorte comme un bouclier : si à sa vue un Homme frémit, c’est un futur ennemi ; s’il sourit, il est bien étroit d’esprit ; s’il ne tressaille pas et s’adresse à moi comme un pair, alors nous serons amis. Je n’ai, je dois l’avouer, pas beaucoup d’amis. Vous semblez sourire. Mais compte tenu des circonstances exceptionnelles qui nous réunissent, essayons au minimum de devenir camarades. En toute honnêteté, vous histoires me divertissent. Oui, « divertissent ». Le système carcéral de cette contée n’est clairement pas au point : nos crimes, puisqu’avouons-le ce sont des crimes, sont loin d’être de gravités équivalentes. Pas de chichis, pas de blabla, je suis un meurtrier. Oh, seigneur ! Un meurtrier ! Cachez les yeux des enfants, faites vite rentrer les femmes, fermez vos portes à double tour et barricadez les fenêtres ! Pourquoi les gens ont-ils si peur de nous ? Je ne suis pas un monstre, je suis humain tout comme vous. Un humain qui en tue d’autres. Il faut de tout pour faire un monde, n’est-ce pas ce que le dicton dit ? J’ai, effectivement, je ne le nierai pas, eu moult femmes, et je les ai, jusqu’à présent, toutes assassinées de façon sanglante avant d’exposer leur corps sans vie côté à côte dans un petit cabinet situé au sous-sol de mon château. La dernière, certes, était particulièrement resplendissante, au summum de sa jeunesse, dotée de traits fins et délicats, et pourtant je l’ai assassinée tout comme les autres. Elle a lutté, c’est vrai, qu’est-ce qu’elle a lutté… elle a presque réussi à s’extirper de mon emprise, à appeler ses frères, à s’échapper ! C’était particulièrement distrayant. D’habitude, elles me supplient jusqu’à comprendre que je ne céderai pas, puis prient Dieu pendant quelques minutes, et, lassé, je les égorge pour ne plus avoir à supporter leurs jérémiades. Cette jouissance lorsque la vie quitte leurs yeux, ce dernier soupir, cette pâleur soudaine qui suit le dernier battement du cœur de la jeune femme qui un jour m’a aimé… rien au monde, et je dis bien rien, ne s’y compare. Vous vous leurrez tous à croire que la société, ou pire, la malchance, vous pousse à de tels vices… Cette envie de faire du mal, même si elle est parfois justifiée, provient d’une caverne sombre au plus profond de notre être. Vous semblez la nier, la refouler… si vous l’acceptiez, vous connaîtriez enfin ce qui ravive ma flamme depuis toutes ces années. Malheureusement pour vous, ma flamme est bien faible dernièrement, et j’ai cruellement besoin de me dégourdir les mains.

La lune brillait, ce soir,
En un joyau flamboyant,
On distinguait, dans le noir,
Le cachot jonché de sang.

Un corps flasque, épais et gras,
Que l’Ogre avait habité,
Couvrait le sol, tout près de là
Où il fut frappé le premier.

Non loin de celui-ci gisait
Le loup et sa face broyée,
Tandis qu’à sa gauche saignait
Le Chat Botté écartelé.

Pourquoi Barbe Bleue était-il ainsi ?
À croire au meurtre pour seul recours ?
Eh bien parce que son cœur, froid et gris
N’a jamais pu trouver l’Amour.